Chana Orloff, expression de la modernité

Découvrez l'oeuvre La Maternité, actuellement exposée au musée Zadkine

Chana Orloff, expression de la modernité

Le musée Zadkine accueille, du 15 novembre 2023 au 31 mars 2024, la première exposition parisienne monographique dédiée à Chana Orloff depuis 1971. Rassemblant une centaine d’œuvres de l’artiste, elle présente la version en bronze de  Maternité  de 1924 issue des collections du musée des Années 30. Achetée à la Galerie Lansberg à Paris en 1993, cette fonte d’Alexis Rudier fait partie d’une série d’exemplaires réalisés dans différentes matières.

En effet, la modernité ne s’exprime pas uniquement à travers de nouvelles formes mais aussi par la variété et l'originalité des matériaux. La Maternité de 1924 a ainsi été réalisée en différents matériaux et exemplaires : en terre cuite et en plâtre (Ateliers-musée Chana Orloff, Paris), en bronze (Musée des Années 30 à Boulogne-Billancourt, Musée d'art de Tel Aviv, Mishkan Museum of Art à Ein-Harod), mais aussi en marbre, en pierre et en ciment (non localisés).

  

A gauche : Maternité, bronze © Adagp, Paris, 2024 / Musées de la ville de Boulogne-Billancourt - Photo Henri Delage  / droite : Maternité, terre cuite, Paris, Ateliers-musée Chana Orloff.

Si certains artistes ont sculpté un ou deux bustes longs avec bras complets au début du XXe siècle, Chana Orloff en réalise trente-cinq de 1912 à 1965, dont la Maternité de 1924. Pour elle, une figure à mi-corps exprime aussi bien l’identité du modèle qu’une sculpture en pied, la signification est suffisante et plus puissante, ainsi achevée, elle suggère le reste du corps.

Sans doute influencée par le primitivisme et l’archaïsme du sculpteur Constantin Brancusi, Chana taille entre 1913 et 1930, directement dans le marbre et la pierre, quatre bustes qui font référence à l’art funéraire. Même si son socle est plus petit, la Maternité de 1924 incarne cette tradition. Le regard très étrange, aux yeux ronds et plats comme des pièces de monnaie rappelle le rite de la Grèce antique : une pièce déposée sur les yeux du défunt lui permettait de payer le passeur qui lui ferait traverser le Styx, fleuve des Enfers qui sépare le monde des vivants de celui des morts. Ici, le regard inquiet de l’enfant est traduit par un creux d’ombre ménagé au coin de l’œil droit. La manière dont Chana représente les yeux de cette maternité révèle la douleur qu’elle éprouve depuis le décès prématuré de son mari, sans doute le ressent-elle comme une première mort.

La mère calme et rassurante tient son enfant de sa main gauche pliée à angle droit, comme mécaniquement. L’enfant est blotti, comme emboité, ne faisant qu’un avec sa mère. Chana Orloff accorde une importance particulière à la présence des mains dans ses œuvres ; symbolique, leur présence contribue à l’expression des sentiments. Le caractère du geste est ce qui frappe de prime abord. Dans Maternité de 1924, la mère tient l’enfant dans ses bras et semble refermer, verrouiller son étreinte. Chana est fille et petite-fille de sages-femmes : ces mains étaient habituées à donner la vie, à permettre à l’enfant de venir au monde le plus sereinement possible. Ces mains aux doigts effilés et le thème récurrent de la maternité renvoient aux madones maternelles des icônes qui tiennent une place centrale dans le monde orthodoxe russe. La photographe Thérèse Bonney immortalise Chana Orloff dans son atelier avec son fils Elie dans les bras. Comme un autoportrait, sur une stèle à sa droite, on découvre notre Maternité : la mère, les cheveux tressés plaqués sur la nuque à la mode slave et l’enfant avec une coupe au bol semblable à Elie.

Thérèse Bonney, Chana Orloff et son fils Élie dans l’atelier, photographie, vers 1924. Paris, Ateliers-musée Chana Orloff. © The Regents of the University of California, The Bancroft Library, University of California, Berkeley. This work is made available under a Creative Commons Attribution 4.0 license.

Chana Orloff est née en 1888 en Ukraine dans une famille d’origine juive. Son père est précepteur puis instituteur, sa mère, sage-femme. L’incendie de leur maison lors des pogroms de 1905 les incite à émigrer en Palestine. Adolescente, Chana aide ses parents en effectuant des travaux de couture, déjà avec une certaine originalité. Agée de 22 ans, elle s’installe seule à Paris pour parfaire sa formation de couturière et obtenir un diplôme. Elle travaille dans les ateliers de la maison Paquin tout en suivant des cours de formation professionnelle le soir. L’un de ses professeurs l’encourage à prendre des cours de dessin.

C’est dans le Paris du début du XXe siècle, au contact d’artistes novateurs, que Chana Orloff se forme aux exigences de l’art moderne. En effet, de nombreux artistes d’Europe de l’Est comme Brancusi et Ossip Zadkine ont fait le choix de s’établir à Paris pour trouver un lieu propice à leur formation et à leur expression, en particulier au contact de Rodin. Le talent et la force de caractère de Chana vont lui permettre de trouver sa place parmi les sculpteurs de son temps. Elle rejoint rapidement un groupe de jeunes artistes étrangers comme elle : les Espagnols Pablo Picasso, Manolo et Pablo Gargallo, l’Italien Amadeo Modigliani, les Russes Zadkine, Jacques Lipshitz et Alexandre Archipenko, le Hongrois Joseph Csaky, le Roumain Brancusi ou l’Allemand Wilhelm Lhembruck. Ces artistes venus de toute l’Europe et parfois de plus loin constituèrent l’avant-garde de l’École de Paris, melting-pot qui favorisera l’éclosion de l’art moderne.

Thérèse Bonney, Chana Orloff jeune assise dans l’atelier, photographie, vers 1930. Paris, Ateliers-musée Chana Orloff. © The Regents of the University of California, The Bancroft Library, University of California, Berkeley. This work is made available under a Creative Commons Attribution 4.0 license.

Chana s’inscrit au concours de l’École nationale des arts décoratifs, appelée aussi Petite École, dont l’enseignement était gratuit. Reçue seconde en 1911, elle y suit les cours du soir de la section de jeunes filles : dessin, anatomie et histoire de l’art ; recevant pendant trois années une solide formation de modeleur et sculpteur. Parallèlement inscrite à l’académie libre de Marie Vassilieff, rendez-vous de l’avant-garde parisienne artistique et littéraire, l’artiste trouve rapidement un mode d’expression personnel, et sculpte ses premières œuvres en plâtre modelé et lissé.

Dès 1912, Chana inaugure un langage plastique personnel avec Torse, que l’on peut considérer comme son premier buste à mi-corps avec bras complets. C’est au même moment que Zadkine réalise lui-aussi une Maternité en bois reprenant cette même typologie.  Depuis leur arrivée à Paris, de par leur origine, leur religion et leur histoire personnelle, les destins des deux artistes se croisent. Leur œuvre sculpté ne compte pas moins de 495 sculptures pour Chana et 593 pour Zadkine.

En 1925, Chana Orloff installe son appartement et son atelier Villa Seurat, dans le 14e arrondissement de Paris. Le rythme de ses expositions s’accentue, en France mais aussi aux Etats-Unis. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle s’exile en Suisse avant de rentrer à Paris et de découvrir son atelier entièrement pillé et saccagé. Après la guerre, elle expose et passe de plus en plus de temps en Israël où elle meurt en 1968.

Véronique Durand-Laroze, Médiatrice-Plasticienne

 

Pour aller plus loin

Véronique Durand-Laroze, « Chana Orloff. Le buste à mi-corps avec bras complets, expression de la modernité », Les Cahiers d’histoire de l’art, n°21, Paris, 2023, p.93 à 113 (à commander ici).