Jean Dupas à Bordeaux : une belle rétrospective pour un grand nom de l’Art déco
lundi 05 octobre 2026
Du 26 juin au 29 novembre 2026, le Musée des Beaux-Arts de Bordeaux (MusBA) dédie une ambitieuse exposition à Jean Dupas (1882-1964)
Artiste « ensemblier » comme il aimait lui-même se définir, Jean Dupas a œuvré au cœur des plus prestigieux chantiers de l’entre-deux-guerres. Le musée des Années Trente de Boulogne-Billancourt (MA30) a prêté plusieurs œuvres importantes pour le propos de l’exposition, au point que l’une d’entre elles a été retenue pour l'affiche.
C’est là un astucieux recyclage, une affiche pour une affiche. Choisie pour représenter l’exposition du MusBA, l’Affiche pour le XVe salon des artistes décorateurs (lithographie sur papier, inv. 2000.17.32) offre un condensé aussi séduisant qu’efficace de la démarche de ce peintre bordelais, encore trop oublié aujourd’hui. Dupas défend, au fur et à mesure de sa carrière, une approche résolument décorative de la peinture. Ayant suivi une formation académique qui le mène de Bordeaux à Rome, en passant par Paris, il s’appuie sur une solide connaissance des maîtres anciens et notamment de la Renaissance, pour produire un art total, scandé par des figures élégantes et longilignes, presque inquiétantes dans leur froideur sculpturale. Toutefois, il s’émancipe des injonctions classiques pour embrasser à bras ouverts la modernité, en se faisant affichiste, illustrateur de mode ou bien encore décorateur, avec des compositions de dimensions titanesques. De Bordeaux aux États-Unis, il compte ainsi parmi les ambassadeurs de choix de cette nouvelle esthétique que l’on ne nomme pas encore « Art déco ».

À gauche : affiche de l'exposition / à droite : Alfred Janniot, Femmes et amour, inv. 1998.12.1 © Adagp, Paris, 2022. Musées de la ville de Boulogne-Billancourt.
La force de cette exposition réside dans sa résolution à montrer que Jean Dupas n’est pas seul à la manœuvre, sans pour autant minimiser sa forte influence sur ses contemporains. Comme l'indique son titre, Jean Dupas & Co, cette rétrospective tient à réintégrer le peintre dans un vaste réseau de sociabilité artistique, qui définit réellement l’esprit Art Déco. C’est dans cette perspective que les autres prêts du Musée des Années Trente trouvent toute leur pertinence. Deux œuvres d’Alfred Janniot ont fait le voyage jusqu’à Bordeaux : Femmes et amour (plâtre, inv. 1998.12.1) et Tête idéale (plâtre patiné, inv. 2003.7. I). Rencontré à l’Académie de France de Rome, Janniot s’inscrit dans la lignée maniériste de Jean Dupas, comme le montrent les deux sculptures du MA30 où se déploie cette grâce féminine désindividualisée, commune aux deux artistes. Forts de cette connivence, le peintre et le sculpteur collaborent sur le chantier de l’hôtel du Collectionneur, sous la direction de Jacques-Émile Ruhlmann et de Pierre Patout. À ce titre, le très riche fonds Ruhlmann du musée des Années Trente est le bienvenu, pour illustrer le pavillon le plus célébré de l’Exposition des Arts Décoratifs de 1925, véritable manifeste de l’harmonie entre tous les arts. La collaboration Janniot/Dupas ne s’arrête pas là : ils se retrouvent, par exemple, pour le salon de thé du paquebot Ile-de-France, en 1927 et plus tard, sur le chantier de la Bourse du Travail à Bordeaux, qui comptent parmi les chefs-d’œuvre architecturaux de la capitale girondine.

À gauche : Alfred Janniot, Tête idéale © Adagp, Paris, 2022. Musées de la ville de Boulogne-Billancourt / à droite : Jacques-Émile Ruhlmann, Cheminée Collectionneur. Musées de la ville de Boulogne-Billancourt.
Particulièrement fin dans sa capacité à déceler et faire fructifier les jeunes talents, Ruhlmann est la clé de voûte de ces collaborations à visée luxueuse où Dupas, artiste dandy, est particulièrement attendu. Ils orchestrent ensemble un dialogue horizontal entre les supports, sans que jamais les beaux-arts ne priment sur les arts décoratifs. Le peintre et celui qu’on surnomme a posteriori le « Riesener de l’Art déco » s’accordent dans leur recherche de sophistication, qui réinvente la tradition des grands décors. Là encore, les photographies issues des collections du musée des Années Trente permettent de mesurer la richesse de cette collaboration, en offrant le témoignage de plusieurs intérieurs présentés par Ruhlmann au Salon des Artistes décorateurs, pour lesquels Dupas avait signé des compositions. Ces dernières suivent une même recette, qui fait toute la réputation du peintre bordelais : « divinités mythologiques aux corps géométriques et poses artificielles cohabitant avec divers animaux, dont plusieurs exotiques, le tout dans un cadre bucolique » (voir le catalogue de l’exposition, p. 123). Ce goût aristocratique, Dupas sait aussi le mettre au service de l’industrie de la mode et du prêt-à-porter, alors en plein essor. Certaines grandes enseignes, telles les fourrures Max, comprennent l’intérêt de faire de leur publicité une œuvre d’art et demandent à Dupas de participer à l’illustration de leurs catalogues. Ces derniers forment de véritables galeries de papier, où défilent d’étranges statues habillées à la mode des années 1930, pour lesquelles Dupas prend la suite d’artistes comme Édouard-Garcia Benito, dont une esquisse est prêtée par Boulogne-Billancourt.
La Ville de Boulogne-Billancourt, grâce aux prêts du musée des Années Trente, est donc heureuse d’avoir collaboré à cet ambitieux projet, permettant de mettre en valeur la richesse de ses collections tout en sortant de l’ombre un artiste phare de l’entre-deux-guerres. Par les multiples prêts rassemblés, le musée des Beaux-Arts de Bordeaux parvient à donner une large vue d’ensemble du travail de Jean Dupas, qui ne peut se comprendre sans la richesse de son réseau ainsi que sa recherche constante de dialogue avec les plus grands noms de son temps. L’adaptabilité de ce peintre prolixe, qui sait aussi bien dessiner afin d’assouvir les exigences des plus fortunés que peindre les grandes ambitions populaires, en fait une figure essentielle de l’esthétique si singulière de l’Art déco. Invitation à la recherche et à l’émerveillement, cette exposition montre qu’il reste encore beaucoup à découvrir de cette période, pourtant pas si lointaine.


